Thibaut Derien : l'hymne à la joie

Publié : 23/03/2018 15:12:48
Catégories : Portraits de photographes

Avec Thibaut Derien, tout commence par des chansons. “Vous connaissez cette anecdote sur Hervé Vilard (pour qui il a écrit un texte) ? Il n’a jamais mis les pieds à Capri. Il se trouve qu’il y avait une publicité pour cet endroit dans la station de métro en bas de chez lui. C’est ça, la genèse de la chanson.” Chez cet instinctif, il n’y a pas forcément de réflexion en amont. Les séries comme les chansons lui viennent, à l’instar d’Hervé Vilard, chemin faisant au propre comme au figuré. “On crée à partir de ce qu’on entend, de ce qu’on voit. Or, je marche beaucoup.” Comme il le dit lui même, il n’aime pas le mot “artiste”, ne demande pas la carte, ne s’invente pas une mission ou une vocation innée. “Je fais les choses comme elles me viennent”.

Chemins de traverse

Tout en marchant, Thibaut Derien bifurque plusieurs fois. Le bac en poche, des petits boulots dans un laboratoire photographique ou comme filmeur à Cannes, le temps d’un été, puis gérant d’un bar bientôt transformé en café-concert, animé le samedi (il voit passer M, la Grande Sophie) et désert la semaine. Tellement désert qu’il dégote par bouche-à-oreille un autre travail pour tromper l’ennui, comme assistant de Luc Besson dans son château normand : “je devais juste filtrer les entrées de la propriété, et puis un jour Luc Besson s’est arrêté, ma tête devait lui revenir, et je suis devenu assistant régisseur”. Il y croise Jeanne d’Arc (ou plutôt Milla Jovovich), et s’envole jusqu’en République Tchèque pour assister le réalisateur pendant trois ans. Mais l’envie de reprendre un chemin de traverse le domine à nouveau : le démon, cette fois, se nomme la chanson.

Tournée en rond

Par le jeu de quelques connaissances et d’un bon accueil du public, le voilà avec son groupe aux Francofolies de La Rochelle, et un producteur le signe rapidement. Deux albums, des concerts, des tournées jusqu’en Amérique du Sud. Le succès et puis… le vide. Un départ, une fuite ? Vers Bruxelles où il sort un dernier album, en solo cette fois. Une catharsis ? Pas vraiment. “Je vous avoue un truc, j’ai horreur de chanter en public. J’ai réalisé que ça faisait un bien fou de chanter, les répétitions, ce sont vraiment des chouettes moments. Par contre, tout le monde vous dit : le trac s’évapore une fois qu’on est sur scène. Moi, je dois bien l’avouer, il ne s’en allait jamais. J’avais ce besoin compulsif de m’accrocher à mon micro pour ne pas m’effondrer.” Refusant de céder à des sirènes plus commerciales, il mettra un terme à ses ritournelles mélancoliques, considérant en avoir fait un tour certain. “Quand tu as fait les balances à 15:00 et que le concert est à 20:00, entre les deux, en tournée, tu as le temps de t’ennuyer. Et les salles de 200 places, je commençais à les connaître par coeur.

Je marche seul

On le retrouve alors derrière l’objectif, d’une caméra cette fois, pendant quelques années, sur le tournage d’une émission de télévision consacrée aux sorties musicales. Quand l’émission s’arrête, il est révélé à la photographie par le prix SFR Jeunes Talents, expose au Grand Palais. Sa série, J’habite une ville fantôme, voyage de la Belgique au Japon, en passant par l’Allemagne ou le Luxembourg. Ironie du parcours, c’est sur les routes des tournées à travers la France qu’il avait entamé ce travail au long cours. Aujourd’hui, c’est ça qu’il recherche avant tout : “la musique, pour en faire, il faut convaincre beaucoup de monde. Les musiciens, les producteurs, etc. Je suis à un âge où on a envie de décider soi-même.” Et le souci de laisser une trace, quand même, à travers les chansons, à travers les photographies de ces villes assoupies, vitrifiées dans le temps, ou dans les yeux de sa fille qu’il fait grandir sous l’objectif. “On essaye toujours, inconsciemment, de retenir le temps''. Alors la photographie, ce sera peut-être la fin du parcours pour Thibaut Derien. Là où la boucle se referme, lui qui travaillait adolescent dans un magasin de photographie après avoir arrêté les pétards et ses amis de fumette. Il ne se ferme aucune porte : “Je veux bien vivre jusqu’à 90 ans et avoir encore d’autres vies” glisse-t-il dans un sourire de malice. La porte est toujours ouverte vers de nouvelles forêts vierges à défricher.

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